23 décembre 1972

Flickr: http://www.flickr.com/photos/mejiaperalta/512230721/.  CC BY 2.0 Wikimedia Commons
L’ancienne cathédrale de Managua, aujourd’hui en ruine, dresse son ombre inquiétante. © Mejía Peralta/Wikimedia Commons

Les passants se font rares sur la place de la Révolution. A quelques pas, l’ancienne cathédrale de Managua dresse son ombre inquiétante sur le terrain vague attenant. Pour le visiteur, cet édifice est un mystère. Une verrue au cœur historique de la ville. Inaugurée en 1938, la cathédrale est en ruine depuis le tremblement de terre de 1972. Comme si le temps s’était arrêté dans cette jachère urbaine. Cet épicentre symbolique reste pourtant le meilleur témoin de la grande catastrophe qui a détruit la ville il y a bientôt 43 ans.

Jugement dernier

Nous sommes le 23 décembre 1972. Les Managuas se pressent chez eux pour passer les fêtes de Noël avec leurs proches. La chaleur est asphyxiante, pratiquement aucune goutte de pluie n’est tombée depuis des semaines. Les cultures périclitent dans tout le pays. Dans son édition du jour, le journal „La Prensa“ ose un douteux parallèle entre la sécheresse actuelle et celle qui a précédé le tremblement de terre de 1931. Mais, à Managua, les gens ont la tête ailleurs, désireux de tourner la page sur une nouvelle année de dictature somoziste. En 1972, Pink Floyd joue pour la première fois „The Dark Side of the Moon“. Et c’est comme si le monde était suspendu aux battements langoureux du groupe britannique.

Puis c’est la césure. A minuit trente-cinq, les vibrations surprennent les gens dans leur lit. La terre se déchire, les habitations s’effondrent. En quelques secondes, des dizaines de milliers de personnes sont enterrées sous les décombres. Deux répliques suivent à une heure dix-huit et une heure vingt. Il ne reste déjà plus grand chose de la ville éventrée. La cité brûle pendant deux semaines. La presse titre: „En 30 secondes, seuls Hiroshima et Managua“. Partout, on parle de „jugement dernier“.

Des centaines de milliers de personnes se retrouvent à la rue, on dénombre plus de 19’000 morts. Les sauveteurs ne parviendront pas à sortir tous les cadavres. Pendant cinq mois, une odeur de décomposition flotte dans l’air. Le clan Somoza – qui a déjà mis la main sur une bonne partie de l’économie du pays – détourne les fonds envoyés par la communauté internationale. La nouvelle révolte la population et isole un peu plus le gouvernement. Le temps de la révolte n’est plus très loin.

L’attente du lendemain

Le 10 avril 2014, un nouveau tremblement de terre d’une magnitude similaire a secoué Managua faisant des dizaines de blessés. Un drame majeur a cependant été évité puisque ce ne sont pas les failles de Managua qui se sont activées. Après avoir été évacués, les Managuas ont progressivement rejoints leurs habitations. La ville vit toujours dans l’expectative de sa secousse ultime, son „Big One“. L’attente du lendemain.

Après des semaines, je commence enfin à comprendre l’apparente inhospitalité de Managua, à l’apprécier. L’immortalité de la pierre est un leurre. Les villes sont faites de matière organique: elles vivent et meurent, tout comme nous. La cathédrale n’est pas abandonnée. Ni plus ni moins que le reste de la ville. Elle repose simplement dans l’attente de son sort, fière de ses cicatrices et de son âge. Managua c’est l’éphémère, la beauté tragique d’un monde fini.

Adrià Budry Carbó

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