Counoubois, quand l’aide d’urgence arrive malgré tout

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Soeur Marie-Edwige Augustin, Fille de la Sagesse, a mobilisé les 166 familles de Counoubois avant l’arrivée des secours (photo: Armada Nacional de Colombia)

Acheminer l’aide d’urgence, en particulier dans les régions rurales, peut être une opération semée d’embûches. Un hélicoptère a mis trois jours pour trouver Counoubois, une communauté coupée de tout après le passage de Matthew. Le dialogue entre les différents acteurs a permis de débloquer la situation. Pour d’autres localités, la faim est au rendez-vous.

Ils avaient hissé un drapeau blanc et allumé un feu, comme suggéré par Joseph Thowinson, le capitaine de la marine nationale colombienne en charge de fournir l’aide. Levés tôt ce samedi, les habitants de Counoubois avaient nettoyé et aplani un espace près de la chapelle afin que l’hélicoptère puisse atterrir. Ils étaient à bout, dix jours après le passage de Matthew. Vivant dans des abris de fortune, sans eau potable, ils ont survécu en mangeant les fruits pas mûrs tombés de leurs arbres arrachés. Mais l’aide tant attendue n’est pas arrivée ce jour-là, ni le lendemain, ni le surlendemain.

Ils ont pensé que l’hélicoptère avait confondu leur localité avec les grottes de Counoubois, dans le Sud. En fait, faute de coordonnées précises, le pilote n’avais pas pu localiser leur communauté nichée dans les mornes de la Grand’Anse, au sud-ouest de Chambellan. Coupée du monde par le cyclone et  la rivière en crue qu’il aurait fallu traverser 13 fois, elle n’était pas non plus visible du ciel. Pas d’agglomération, pas d’indication sur une carte, pas de repère à part une antenne Digicel. Seulement des habitations isolées, ou ce qu’il en reste, disséminées dans les pentes aujourd’hui dénudées.

Le Président Privert lui-même a pris le téléphone lundi pour joindre Sœur Marie-Edwige et l’assurer de son soutien. Cette religieuse, qui administre l’école Notre Dame du Rosaire,  a vécu le même calvaire que les 166 familles de Counoubois. « La situation est dramatique », avait-elle fait savoir. Un SMS providentiel a mis fin au suspense et permis de localiser précisément Counoubois : 18°30’27‘’N. Le sésame s’est enfin ouvert.

Mardi matin, après un premier essai infructueux et la tentation de larguer les vivres par-dessus bord, l’hélicoptère s’est posé sous le regard des habitants aux abois. « C’était comme une délivrance », a déclaré Emile Jean Nelson, professeur de l’école et agriculteur. Les premières boîtes, contenant des aliments, du café, du cacao, ont fait leur apparition. Les livraisons se sont succédées tout au long de la journée: eau Culligan et comprimés d’Aquatab, dentifrice, savon, eau de cologne, sacs de riz, pois, bâches en plastique, matelas, etc. Inlassablement, l’hélicoptère a effectué des allers et retour entre Counoubois et Anse d’Ainault. Onze en tout. La distribution s’est faite selon une liste préparée soigneusement par la communauté. « Les Colombiens qui assuraient l’aide sont restés toute la journée sous le soleil, raconte Sœur Marie-Edwige, ils ont aussi dansé et chanté pour la population.»

Jusqu’au départ de la patrouille, vers 16 heures, aucun problème. La fin a été plus chaotique. « Les habitants des localités environnantes ont accouru, explique la religieuse, nous leur avons donné ce qui était disponible: kits de toilette, chocolat, café.  Il avait une foule énorme, nous n’arrivions pas à faire partir les gens qui n’étaient pas de notre communauté. Ils se sont précipités pour prendre ce qui restait, comme les pois ou le lait, que nous n’avions pas encore pu partager. »

Les habitants de Counoubois, comme Emile Jean Nelson, sont cependant heureux d’avoir reçu à manger pour quelques jours. Après ? Ils ne savent pas. Ils savent juste qu’ils auront besoin de semences pour replanter au plus vite. D’après un rapport élaboré par le gouvernement haïtien et la communauté internationale, près de 100% des cultures ont été décimées dans la Grand’Anse.

Des centaines de milliers de personnes affamées

En plus de Counoubois, le capitaine Thowinson, joint par téléphone, a fait parvenir de la nourriture dans 5 autres localités, dont le village côtier des Irois : « Ici beaucoup de gens souffrent de la faim, ils viennent vers notre navire pour demander à manger, ils sont désespérés. »

Deux semaines après le passage de Matthew, les vivres et le matériel distribués ne sont en effet toujours pas suffisants pour soulager 750,000 personnes nécessitant une aide d’urgence. Plus de 75,000 ont déjà reçu de la nourriture du Programme alimentaire mondial (PAM) dans les départements du Sud et de Grand’Anse. L’organisation estime qu’il faudrait 30 millions de dollars supplémentaires pour couvrir les besoins de toutes les personnes affectées. « Au fur et à mesure que les routes sont dégagés et que l’accès est rétabli, a informé Lorene Didier, nous pouvons atteindre davantage de communautés qui étaient jusqu’à présent inaccessibles ».

Acheminer l’aide en dépit des difficultés

Les grands axes routiers ont été nettoyés depuis le passage du cyclone. Mais comme Counoubois, de nombreuses localités rurales ne sont pas encore atteignables par la route. Peu d’organisations disposent d’hélicoptères. Par endroits, la motivation des communautés a raison des difficultés, comme à Barbois, dans le Sud. « Sur le chemin en terre battue, il y avait des troncs de cocotiers tombés et des crevasses, rapporte Evans Magloire, de l’ONG UMCOR, mais les habitants ont transporté les arbres et coupés avec des machettes. Ils ont rempli les crevasses pour faciliter le passage de notre camion. »

Des barrages sont aussi apparus sur les routes quatre jours après le cyclone. Des communautés agacées de voir les convois humanitaires passer sans s’arrêter. « Quand des organisations viennent faire une évaluation sans amener de vivres, ou font une distribution dans une communauté voisine, explique une professionnelle de l’humanitaire, cela crée des attentes et des tensions auprès de ceux qui ne voient pas l’aide arriver pour eux. C’est ce qui motive les blocus ». Elle conseille le plaidoyer et le dialogue. «Il faut faire comprendre à la population la nécessité de laisser passer les humanitaires. Sur Côteaux, dans le Sud, ça a marché. Je suis allée à la mairie, les acteurs locaux nous ont écoutés. Le lendemain, l’accès était facilité. »

La sécurité reste cependant un problème, et de nombreux convois ont été la cible d’attaques ces derniers jours. Une escorte policière s’avère indispensable. Le véhicule d’un donateur privé haïtien a été arrêté sur la route près des Cayes. A sa grande surprise, les assaillants n’étaient pas de la région, mais de Port-au-Prince.

Mieux coordonner les actions

Malgré les incidents, la plupart des distributions se passent dans le calme. Dans les localités où les bénéficiaires de l’aide sont choisis parmi les personnes les plus vulnérables par des comités locaux, la population qui n’a pas accès aux kits d’urgence accepte mieux la frustration. Comme à Camp-Perrin ce week-end, lors d’une distribution par le Lions Club. Les échanges entre la sécurité et la foule massée devant les grilles sont restés chaleureux. Une organisation qui ne peut couvrir qu’un petit nombre de personnes dans une zone peut se regrouper avec d’autres ONG, pour éviter que les gens restent sur leur faim.

Les habitants des communautés doivent aussi être entendus. Par endroits, ils réclament en priorité de la nourriture ; ailleurs, des tôles et des clous. Bien connaître les priorités locales, dialoguer et mieux coordonner les actions entre Etat, autorités locales, organisations internationales, ONG, responsables religieux, privés et populations, permettrait sans doute d’éviter beaucoup d’incidents. Comme celui du bateau hollandais qui a préféré rebrousser chemin à Jérémie devant une foule affamée, faute de communication avec les autorités et les organisations sur place et de préparation au lieu d’accostage.

Elena Sartorius

Cet article a été publié dans le Nouvelliste, Haïti

 

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