Cyclone Matthew : aurait-on pu éviter les dégâts dans l’agriculture?

Matthew a décimé les bananeraies (Photo: Francis Concite)
Matthew a décimé les bananeraies (Photo: Francis Concite)

Au lendemain du passage du cyclone sur Haïti, difficile de faire un bilan alors que les zones les plus touchées sont encore sans communications. Mais d’après les premières observations, les dégâts sont énormes, en particulier sur l’agriculture. Plantations décimées, récoltes perdues, bétail noyé : les habitants des zones rurales sont sous le choc. La catastrophe aurait-elle pu être évitée ? Explications à Jacmel, où l’on craint à présent des pénuries alimentaires.

Les Haïtiens ne s’attendaient pas à un tel déferlement de pluie et de vent. Contrairement à leurs voisins caribéens, ils sont restés sceptiques face aux alertes qui ont inondé les réseaux sociaux plusieurs jours avant l’arrivée de Matthew. En pleine tempête, les autorités ont même eu de la peine à convaincre la population de s’éloigner des côtes, des rivières et des ravines pour se mettre à l’abri. Mais les habitants de l’île ont dû se rendre à l’évidence. Dans les zones affectées, principalement les zones côtières du Sud et du Sud-Est, le Bondye (Bon Dieu) n’a pas pu retenir les tôles des toitures, ni éviter que l’eau ne s’infiltre dans les maisons, ou que les cultures ne soient complètement détruites. Certaines familles ont aussi perdu tout leur bétail. Fatalité ou imprévoyance ?

A trois heures de route de la capitale haïtienne, Jacmel, très prisée des touristes pour son carnaval, son architecture élégante, ses artistes et les couleurs de ses murs qui scintillent en fin d’après-midi, a été durement touchée. Dans le chef-lieu du département du Sud-Est, les inondations provoquées par le cyclone ont endommagé des maisons et coupé des tronçons de route. A l’extérieur de la ville, Matthew a aussi dévasté les champs de pois et d’igname ainsi que les plantations de bananiers, aliments de base pour les ménages en Haïti. En pleine récolte, de nombreux agriculteurs de la zone ont vu leurs efforts réduits à néant en quelques heures. Ils craignent à présent la pénurie et la hausse des prix agricoles, dans un pays qui souffre d’insécurité alimentaire chronique.

Evénement naturel ou catastrophe ?

Située entre mer, rivières et mornes, la commune de Jacmel est particulièrement vulnérable aux phénomènes naturels extrêmes. Cyclones, mais aussi séismes, inondations, glissements de terrain et sécheresse. Certains experts affirment que Jacmel ne devrait pas se trouver à cet endroit. Alors que faire, déménager Jacmel pour éviter le pire ?

« Il faut d’abord comprendre le risque», explique un spécialiste en réduction des risques de désastres (RRD). Dans le cas d’un cyclone, on ne peut pas éviter son passage, mais il est possible d’anticiper et de se préparer, afin de réduire l’impact sur les populations touchées. Par exemple, en appliquant des normes de construction: beaucoup de toits en tôle ont été emportés, faute de fixations appropriées.  Il faut aussi connaître les zones de danger. Cela permet d’éviter de construire dans les lieux à risque, ou, lorsqu’un danger menace, d’identifier les personnes vulnérables pour les mettre à l’abri.

De même, pour empêcher que les cultures ne soient totalement détruites par le passage d’un ouragan, il est possible de mettre en place des mesures de prévention.

Protection sur mesure pour l’agriculture

A Jacmel, les bananiers gisent à terre, inertes. Ils n’ont pas pu résister à l’assaut des vents déboulant de la côte à 230 km/h. « Il aurait été possible d’éviter une destruction totale en plantant des grands arbres qui servent de pare-brise aux plantations », affirme le spécialiste en RRD. En 2008,  ce sont les inondations provoquées par quatre cyclones qui avaient causé d’énormes dégâts. Il n’y a donc pas de recette toute faite pour protéger les cultures. Chaque risque doit être évalué afin d’adapter les méthodes de prévention.

« Pour les inondations et les glissements de terrain, le problème est en amont », rappelle un ingénieur hydraulique. Il est donc primordial de collecter les eaux de ruissellement dans les mornes et de les diriger à travers des canaux, afin d’éviter une saturation des sols. Il faut aussi que ces canaux ne soient pas encombrés par les sédiments et les déchets ménagers, les « fatras », comme on dit en Haïti, qui empêchent un bon écoulement de l’eau et font monter son niveau.

Cet expert recommande aussi de bien connaître la nature des sols, de les protéger et d’y planter les cultures adaptées. Par exemple, le maïs ou le manioc ne conviennent pas aux terrains en pente, car ils favorisent l’érosion. Pour cet expert, la meilleure protection pour l’agriculture haïtienne est, à terme, de rétablir les écosystèmes : restaurer la couverture végétale des mornes en replantant les arbres, qui constituent une protection naturelle. Réduire les risques est un premier pas pour permettre à Haïti de développer son potentiel agricole. L’ingénieur est persuadé qu’avec une protection adéquate contre les aléas naturels et le développement de cultures à valeur ajoutée comme le cacao ou le vétiver, l’île pourrait redevenir la Perle des Antilles.

Matthew a réveillé les consciences

« Le risque zéro n’existe pas », rappelait la semaine dernière Alex Michel Leroy, délégué départemental du Sud-Est et Coordinateur exécutif du Comité départemental de gestion des risques de désastres (CDGRD). Formé de représentants du gouvernement national, des autorités départementales et municipales, ainsi que d’ONG locales et internationales, le Comité, gère la préparation et la réponse à l’urgence dans le Sud-Est. Deux-mille personnes y ont été évacuées, dont 700 à Jacmel.

L’expert en réduction des risques, qui a assisté aux opérations d’urgence, salue le leadership des autorités : « Elles ont géré cette situation de manière très efficace et, pour la première fois, sans intervention directe de la communauté internationale ». Il se réjouit que les efforts faits ces dernières années pour renforcer les capacités nationales en matière de gestion des risques et des désastres aient porté leurs fruits dans cette zone.

Les dégâts causés par le cyclone, en particulier sur l’agriculture, ont aussi fait prendre conscience aux autorités et aux habitants de Jacmel de la nécessité de développer la prévention. « Ils n’avaient pas connu d’ouragan de cette intensité depuis huit ans », souligne l’expert. « Matthew a rappelé la vulnérabilité qui existe au niveau de leur commune ».

Difficile de résister à un cyclone de force 4, et dans le cas de Matthew, c’est probablement un système d’assurance qu’il aurait fallu mettre en place. Mais quelle que soit la méthode de prévention, la destruction des cultures et la pénurie qui attend les habitants de Jacmel n’étaient peut-être pas une fatalité. Reste à espérer que la mairie récemment élue saura prendre les mesures nécessaires, avec l’appui des autorités nationales, pour venir en aide aux sinistrés et prévenir une nouvelle catastrophe. Car Matthew nous rappelle encore une fois que la vulnérabilité est avant tout liée à la précarité des gens. Pour être réellement efficace, la réduction des risques doit donc s’accompagner d’opportunités économiques pour la population haïtienne, en particulier dans les zones rurales.

Elena Sartorius

Cet article a été publié dans Le Nouvelliste, Haïti

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