«Il n’y a pas de révolution!»

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Sur ces affiches déchirées, à Tunis, on devine le portrait de Mohamed Brahmi, figure de la gauche tunisienne. Il a été assassiné le 25 juillet 2013, quelques mois après Chokri Belaïd, autre politicien de gauche, plongeant le pays dans une grave crise politique.

Trois ans et demi après la chute de Ben Ali, l’économie tunisienne n’a pas redémarré et la police a conservé ses vieux réflexes répressifs. Désillusionnés, les jeunes n’attendent pas grand-chose des élections à venir.

Atterrissage nocturne à Tunis. A la sortie de l’aéroport, l’air collant vous ensevelit d’un coup. Odeur d’essence et d’humidité. Les chauffeurs de taxis harcèlent les touristes pour les amener à leur hôtel sans enclencher le compteur. On prend soin de les éviter avant de s’engouffrer dans l’un des taxis officiels jaunes de la ville (quoique le compteur de celui-ci semble trafiqué). Direction le centre.
– Qu’est-ce que vous faites ici?, lance le conducteur, un trentenaire mal rasé aux épaules tombantes, en s’engageant prudemment dans la circulation.
– Je suis journaliste.
– Ah, vous êtes journaliste? Il faut écrire sur le fait que tout est cher! Les prix ont triplé depuis la révolution.

La révolution. On y est. Même pas une heure que l’avion s’est posé et elle se rappelle à nous. C’est le 14 janvier 2011 que le dictateur Zine el-Abidine Ben Ali a fui le pays, mais à voir le chauffeur s’énerver, on a l’impression que c’était hier. Les plaies paraissent toutes fraîches. Avec la situation économique, le comportement de la police constitue l’une des autres grandes sources de colère: «Les agents sont tout puissants. S’ils me disent de peindre mon taxi en rouge, je le fais. On doit hocher la tête sans arrêt, sinon…» Le conducteur frappe l’air de la paume.

Violences policières
La méfiance des Tunisiens face à la police se confirme en ouvrant les journaux le lendemain. Un sondage de l’ONG Tunisian Institutional Reform repris par le quotidien généraliste «Le Temps» indique que seuls 29% des Tunisiens estiment que la police est «très digne de confiance». Et pas une semaine ne passe sans que la presse ne rapporte un cas d’agression policière à l’encontre de citoyens. Dernièrement, c’est la cyberactiviste Lina Ben Mhenni, figure de la révolution, qui en a été victime à Djerba, île touristique du sud-est.

Dans un restaurant italien populaire de la capitale, situé à deux pas de l’avenue Habib-Bourguiba, épicentre des manifestations de 2011, on aborde le sujet des violences policières avec deux jeunes Tunisiens. L’un est étudiant, l’autre chômeur. Ils fument autant qu’ils boivent. Tandis que la minuscule pièce ressemble de plus en plus à un aquarium de fumée, le premier exhibe ses coudes écorchés, sous l’oeil du petit serveur âgé et aigri qui apporte trois nouvelles bières: «Il y a quelques jours, les policiers m’ont arrêté alors que j’étais en voiture. J’avais bu de l’alcool et ils m’ont demandé mes papiers. Puis ils m’ont fait sortir du véhicule et m’ont tabassé.» Son copain, «intellectuel» autoproclamé formé en histoire, l’affirme: «Les policiers ont conservé leurs vieux réflexes répressifs de l’ère Ben Ali.»

Marasme économique
Quant au ralentissement économique, un coup d’oeil aux chiffres permet d’en dresser le constat. Le taux de chômage, d’environ 13% en 2010, atteignait un peu plus de 15% au deuxième trimestre de cette année. Sur la même période, la croissance du produit intérieur brut est passée de 3,6% à 2,1%. Le secteur du tourisme, duquel l’économie tunisienne est fortement dépendante, et les investissements étrangers ont aussi pâti de la révolution.

Ce marasme, deux vendeurs de l’une des centaines de boutiques de téléphones que compte la capitale disent le subir de plein fouet. Derrière leur comptoir blanc, les deux employés qui ressemblent à des étudiants fraichement diplômés ont l’air de s’ennuyer à mourir. Dehors, le soleil écrase tout. Il fait une chaleur abominable en cet après-midi. Ils demandent d’où on vient.
– De Suisse? C’est facile d’immigrer là-bas?, demande la fille en riant, mi-sérieuse, mi-dépitée.
– Rien n’a changé depuis la révolution?, ose-je en pressentant la réponse.
L’homme, debout, rigole.
– Il n’y a pas de révolution!, reprend sa collègue. C’est pire même. On ne peut pas choisir le travail que l’on veut exercer. On est contraint d’accepter n’importe quoi.

Horizon bouché
Tout n’est pas nuit et ténèbres, bien sûr. La liberté de parole, par exemple, est célébrée comme l’un des grands acquis de la révolution. Mais les Tunisiens s’impatientent pour obtenir plus de résultats tangibles. «Les gens veulent tout, tout de suite, peste un journaliste de la place. On ne peut pas régler tous les maux de la Tunisie en trois ans.» N’empêche, comme c’est le cas pour nombre de ses concitoyens, aucun parti politique ne fait rêver ce progressiste. L’impression est partagée par beaucoup de s’être fait confisquer la révolution par des politiciens avides de pouvoir. Le paysage politique est chaotique et peu lisible, avec beaucoup de formations et une multitude d’alliances qui se font et se défont au gré des opportunismes. Sans parler du fait que les anciens du régime de Ben Ali sont partout.

Le parti islamo-conservateur Ennahdha, grand vainqueur des premières élections et qui possède la majorité relative au parlement, est critiqué de toutes parts. On lui reproche à la fois son inaction face aux problèmes du pays (pas uniquement la situation économique, mais aussi le terrorisme toujours plus présent notamment), son incompétence et d’instrumentaliser la religion à des fins politiques. Les sondages le donnent désormais au coude à coude avec la formation de centre-droit Nidaa Tounès, fondée en 2012, lors des élections législatives qui doivent se tenir le 26 octobre. Notre chauffeur de taxi du début, lui, n’ira pas voter. «Pour moi, Ben Ali est le meilleur président qu’a connu la Tunisie.» Vous avez dit révolution?

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