La philo en langue des signes

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A l’Institut Montfort, les enfants sourds apprennent qu’ils peuvent aller aussi loin que les autres. (Photos: Elena Sartorius)

Les enfants sourds terminent cette semaine leurs examens à l’Institut Montfort de la Croix-des-Bouquets.  L’école, qui accueille 300 élèves, fêtera ses 60 ans l’année prochaine, ainsi que la promotion de sa première classe de philo. Fortement discriminés par la société haïtienne et par l’Etat, les enfants et adolescents sourds veulent prouver qu’ils peuvent aller aussi loin que les autres.

A la question « Qu’avez-vous en plus ou en moins que  les élèves entendants ? », Rosena Lindor, une élève de philo, répond en langue des signes: « Rien, nous sommes tous égaux. C’est juste que certains entendent, d’autres pas. » Rosena fait partie de la  première volée de philo composée d’élèves sourds en Haïti. Ils sont six filles et deux garçons.

Comme les autres élèves de l’institut Montfort pour enfants sourds, elle vient de terminer la session d’examens d’hiver, du 6 au 15 décembre. Une session un peu plus longue que dans les autres écoles. « Avec ces enfants, explique Sœur Lamercie, responsable de l’établissement, on ne peut pas se permettre de se presser. Pour un travail fait en une heure avec des élèves capables d’entendre, nous devons consacrer le double de temps avec des élèves sourds. »

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A l’école, les enfants sourds apprennent principalement à travers la vue et le toucher

Des enfants discriminés dans leur famille et par l’Etat

Les Filles de la Sagesse dirigent des écoles de sourds depuis plus de 200 ans. Ce sont elles qui ont accueilli en 1895, en France, la jeune Marie Heurtin, une fille sourde et aveugle dont la vie a fait l’objet d’un film en 2014.

« En Haïti, la société n’accorde pas de valeur aux enfants handicapés », affirme Sœur Lamercie. ».  Souvent abandonnés par leur famille, ces enfants sont également ignorés par l’Etat.  Selon la sœur, il n’y aurait pas d’institution de l’Etat pour ces enfants, seulement des structures de l’Eglise. Malgré l’excellence de son travail, l’institut doit se battre pour se faire reconnaître au niveau national.

Sœur Lamercie se bat aussi pour que les sourds soient capables de défendre eux-mêmes leurs droits à l’avenir. « Les sourds connaissent mieux que quiconque leur réalité. Le jour où ils pourront prendre la parole, ils seront mieux entendus. »

Il y aurait 400,000 sourds en Haïti, dont 4,000 à Port-au-Prince et sa région, d’après un rapport de 2011 du Bureau du secrétaire d’Etat à l’intégration des personnes handicapées (BSEIPH). La surdité peut être de naissance ou causée par des maladies ou des infections. Egalement par des blessures à la tête : suite au tremblement de terre de 2010, de nombreux enfants sont ainsi devenus sourds.

Pas de limites pour les enfants sourds

Dynamique et déterminée, la directrice de l’Institut Montfort veut permettre à ses élèves d’aller le plus loin possible. « Les sourds ne sont pas limités dans leur intelligence », insiste-t-elle. « Mon objectif, c’est que les jeunes sourds deviennent autonomes et puissent se lancer sur le marché du travail à n’importe quel niveau ». Il y a quatre ans, elle a décidé que ses élèves ne s’arrêteraient plus à la 9e, mais continueraient jusqu’en philo. « Avant, les jeunes n’avaient que le choix d’aller en cours professionnel, mais ils se faisaient souvent exploiter par la suite par leurs employeurs. »

Ses voyages à l’étranger ont convaincu Sœur Lamercie que les seules limites des personnes sourdes sont celles que la société leur impose. Au Canada, aux Etats-Unis et en Europe, les sourds excellent dans de nombreux métiers, y compris ingénieur, informaticien ou professeur d’université.   

Les élèves de philo ont tous des projets pour l’année prochaine. L’institut fait déjà des démarches pour leur trouver une place à l’université. Rosena voudrait faire une école d’hôtellerie. Ricardo, un beau jeune homme assis au fond de la classe, souhaite devenir artiste peintre, il a déjà son portfolio. Sa camarade Jenny Pamela pense faire des études de laborantine. Elle aurait aimé être docteur, mais on lui a dit que ce n’était pas possible pour une sourde, car elle ne pourrait pas ausculter les malades. En réalité, il existe des médecins sourds. Aux Etats-Unis, ils seraient plusieurs dizaines.   

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Les élèves sourds suivent le programme de l’éducation nationale. Au menu de l’examen de philo, un texte de Spinoza sur la fonction de l’Etat et la liberté du citoyen

Une éducation centrée sur la vue et le toucher

L’institut suit le programme du Ministère de l’éducation, même si les méthodes d’enseignement sont un peu différentes.  Ici, l’accent est mis sur la vue et le toucher. « Nous écrivons tout au tableau, car les enfants sourds comprennent mieux ainsi », explique Madame Enite, une enseignante. L’école a aussi une ferme pédagogique, avec des arbres fruitiers et toutes sortes d’animaux : vaches, cabris, cochons, poules, lapins, paons. « Au départ, raconte Sœur Lamercie, l’idée était d’apprendre aux enfants à travailler la terre. Puis nous nous sommes rendu compte que la ferme était un excellent moyen pour enseigner certaines matières de façon visuelle, comme la biologie. »

L’école enseigne la langue des signes, ce qui facilite l’apprentissage des enfants. En Haïti, c’est la langue des signes américaine qui est utilisée, mais des anciens élèves mettent au point un langage des signes haïtien. « Au départ, nous enseignions la lecture labiale », raconte la directrice. Cette technique permet aux sourds, en regardant les mouvements des lèvres et du visage, de comprendre 30 à 40% de ce qui est dit. « Avec la langue des signes, la compréhension est de 100%. En enseignant les 2 méthodes, nous avons la garantie que les enfants comprennent les cours. »

Les matières les plus difficiles à enseigner ? Le français et la philosophie. « Dans la langue des signes, explique Sœur Lamercie, les phrases ne sont pas structurées de la même manière. Il est parfois difficile d’expliquer certains concepts qui suivent une logique différente de celle des sourds. » J’imagine les difficultés du professeur de philo, privé d’interprète aujourd’hui : au menu des élèves, un texte de Spinoza sur la fonction de l’Etat et la liberté du citoyen !

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Dans les cours professionnels Peterson, 22 ans, fabrique des meubles. « Ça me permet de gagner de l’argent. »

Les élèves sourds connaissent le stress et la triche

Sur un banc, des élèves attendent de passer leurs examens de sciences. Je me demande comment communiquer avec eux, car mon interprète s’est absentée. Ça ne pose aucun problème au jeune homme en face de moi. Il prend mon cahier et écrit dessus : « Je m’appelle Clark, et toi ? » J’apprends qu’il a 22 ans et qu’il est en seconde. Est-ce qu’il stresse pour ses examens ? Clark écrit que non, mais qu’il redoute déjà ceux du mois de juin.

Les élèves sourds connaissent aussi la triche. « Ce sont des professionnels en la matière », sourit la directrice. « Ils communiquent avec des signes inventés que les professeurs ne reconnaissent pas.  Nous devons mélanger les classes pendant les examens pour éviter cela. »

Avant de quitter l’école, je demande aux élèves de la classe de philo  quel est le plus beau signe dans leur langue : Rosena pose les bras en croix devant sa poitrine. « C’est le signe « amour, affection», me souffle la directrice. « Les enfants sourds donnent et recherchent beaucoup d’affection. »  L’un après l’autre, tous les élèves de la classe répètent ce signe.

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Il y a plusieurs façons de dire „amour“ en langue des signes

Elena Sartorius

Cet article a été publié dans le Nouvelliste, Haïti

Familles d’accueil, bénévolat et parrainage

L’Institut Montfort recherche des volontaires pour encadrer les enfants sourds.  Une formation dans l’éducation est appréciée, mais n’est pas indispensable. Les volontaires peuvent s’engager à court ou à long terme. Ils seront logés et nourris par l’institut.

L’Institut recherche aussi des familles qui souhaitent accueillir des enfants sourds pendant les congés, pour leur permettre de connaître une vie familiale.

Il est également possible de parrainer un enfant de l’institut.

A la Croix-des-Bouquets, en plus des 300 élèves sourds, les religieuses s’occupent aussi de 12 jeunes sourds-aveugles, qui ont également d’autres handicaps. Ces derniers ont été abandonnés par leurs parents et sont complètement à la charge de l’Institut.

Contact : Sœur Lamercie, tél : +509 3683 8938 et + 509 4703 1843

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