L’avortement, grand tabou sandiniste

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La sculpture „Au nom de Dieu“ de l’artiste Jens Galschiot est devenu un symbole pour les associations féministes qui se battent pour le droit d’avorter. ©DR

Au Nicaragua, l’interruption de grossesse est interdite, même en cas de viol ou de malformation congénitale majeure. Le pays affiche le taux le plus élevé de grossesses adolescentes du continent.

Le cas est emblématique. Il y a quatre ans, en novembre, une fillette de douze ans donnait naissance à un bébé issu d’un viol encore impuni. L’indigène, originaire de la région de Walpa Siksa, dans le sinistré nord-est caribéen, s’était retrouvée malgré elle au cœur de la dernière campagne présidentielle.

Au Nicaragua, l’avortement est en effet interdit. Même en cas de viol ou de malformation congénitale majeure. Alors que débute la campagne en vue des élections générales de 2016, la thématique reste taboue. Le gouvernement, qui a tout fait pour étouffer l’affaire de la fillette de Walpa Siksa, espère éviter à tout prix que ces grossesses soient rendues publiques.

Les Sandinistes, alliés aux secteurs les plus conservateurs de la société, n’entendent pas remettre en cause les fragiles équilibres qui leur ont permis de retrouver le pouvoir en 2007. La question de l’interruption de grossesse – pourtant légale de 1893 à 2006 sous la forme thérapeutique – est devenue «cruciale» pour le maintien au pouvoir du Front sandiniste de libération nationale (FSLN), résume Maria Teresa Blandón, directrice du centre féministe La Corriente. Le pays compte 46% de catholiques pratiquants et des mouvements évangélistes en forte progression (près d’un tiers de la population).

Maria Teresa Blandon
Maria Teresa Blandón, ancienne secrétaire politique sandiniste est aujourd’hui considérée comme un agent infiltré par le gouvernement. ©Adrià Budry Carbó

Secrétaire politique du FSLN dans les années 1980, la féministe est désormais victime de campagnes de dénigrement de la part du gouvernement: «Quand on n’est pas inculpée pour «apologie de l’avortement», on nous accuse d’être des agents à la solde des Etats-Unis. Leur stratégie pour les élections, c’est d’allumer des contre-feux pour éviter à tout prix de s’opposer à la conférence épiscopale.»

«Valeurs chrétiennes»

Lors de la dernière réforme de la Constitution, le parlement (contrôlé par les sandinistes) a même fait ajouter, à côté des principes révolutionnaires «socialistes et solidaires», la notion de «valeurs chrétiennes» comme caractéristiques de l’identité nationale. Pour l’avocate Juanita Jiménez, fondatrice du Mouvement autonome des femmes du Nicaragua (MAM), c’est le principe même de laïcité de l’Etat qui est menacé: «Le gouvernement fait un usage immodéré du religieux dans ses campagnes. Il a intégré un discours pro life, calqué sur celui des ultraconservateurs étasuniens.»

Juanita Jiménez, fondatrice du Mouvement autonome des femmes du Nicaragua
L’avocate Juanita Jiménez a fondé le Mouvement autonome des femmes du Nicaragua. © Adrià Budry Carbó

Alors que débute la campagne en vue des prochaines élections, on ne sait toujours rien de la fillette de Walpa Siksa ou de l’état de santé de son enfant. Il y a quatre ans, lors des dernières élections, seule une photo du nouveau-né avait filtré dans les médias officiels. Rosario Murillo, première dame et porte-parole du gouvernement, avait fait interner la jeune indigène dans un hôpital sous haute surveillance pour éviter que les opposants n’en fassent un symbole.

Le cas est pourtant loin d’être isolé. Le Nicaragua affiche le taux de grossesses adolescentes le plus élevé d’Amérique latine: 109 pour 1000 naissances. Selon une étude des Nations Unies, 4,4% des mères âgées de 20 à 24 ans en 2013, ont accouché avant leurs 15 ans – contre 0,8% au Paraguay. Ces grossesses sont souvent problématiques. Une adolescente de moins de 16 ans a, en effet, jusqu’à quatre fois plus de possibilités de mourir en couche qu’une femme de 20 ans.

Une affaire d’Etat

Mais, dans le pays, ces statistiques sont devenues affaire d’Etat. Maria Teresa Blandón dénonce l’opacité qui s’est installée au sein des institutions de la santé: «Tout ce qui est lié à la mortalité maternelle est considéré comme secret. Dans les hôpitaux, il n’y a plus qu’un petit groupe de personnes qui puisse avoir accès à ces informations. On interdit même aux femmes enceintes de parler de leurs problèmes de santé.»

Selon les estimations des organisations féministes, l’année suivant la pénalisation de l’avortement, le nombre de décès maternels indirects (maladies aggravées par la grossesse telles que le sida ou le cancer) a augmenté jusqu’à 26%. La plupart des victimes venaient de zones rurales et avaient moins de 30 ans.

La journaliste Leslie Briceño a, elle, fait de sa grossesse un combat. Victime d’une gestation extra-utérine, elle ne doit son salut qu’à une opération clandestine qui lui a permis d’extirper le fœtus, pourtant voué à une mort certaine. Le 6 octobre dernier, elle présente une initiative accompagnée de 6000 signatures (un droit citoyen) visant à autoriser l’interruption de grossesse lorsque la vie de la mère est en danger. A ce jour, aucune commission parlementaire n’a examiné le texte. Comme le résume Carlos Emilio López, député sandiniste, spécialiste des questions de famille: «La dépénalisation de l’avortement thérapeutique n’est un sujet de discussion ni dans le groupe sandiniste ni en plénière ni en commission. La décision du gouvernement et du pouvoir législatif est que la loi reste telle quelle.»

Adrià Budry Carbó

Une version de cet article a été publié le 28 décembre dans le quotidien „Le Temps“.

 

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