Les jours heureux

L’écrivain algérien Kateb Yacine a qualifié un jour la langue du colon de „butin de guerre“. Pour Léopold Sédar Senghor, c’était même une pépite. Ce que le créole doit au français, les Haïtiens me le rappellent souvent. „C’est une déformation de la langue de Molière“, s’amuse un collègue d’au moins trente ans mon aîné, qui connait ses classiques de la littérature française et francophone.

Moi qui n’ai lu qu’un peu de Lyonel Trouillot, de Dany Laferrière et de Frankétienne, je ne vis avec la langue créole qu’une relation ponctuelle. Une relation quotidienne, mais plutôt passive, puisque je me contente de baragouiner pour acheter à manger ou poser deux-trois questions aux quidams qui parsèment mes escapades port-au-princiennes. Un créole de stagiaire, quoi. D’ailleurs, les auteurs que j’invite opportunément dans ce billet ont écrit des livres dans un français avec lequel je ne rivalise pas à chaque phrase.

Balbutiements

Autant dire que la barrière de la langue reste bien plantée sur le terrain pourtant fertile de mes rencontres avec le peuple haïtien. Dès que la complexité s’empare du sujet de nos discussions ou que l’humour s’immisce dans les échanges, je suis largué. La méthode „Assimil“ qui accompagnait mes premiers balbutiements en créole n’enseigne ni l’humour, ni les subtilités langagières qui abandonnent tout étranger en rase-campagne.

C’est donc le français qui revient au galop la plupart du temps. De son galop fier et universaliste. Assurément, puisque c’est ma langue. En Haïti comme ailleurs, deux pratiques de l’étranger parvenu, le „blan“, comme on l’appelle ici, me semblent bien traduire un rapport de force linguistico-langagier : le tutoiement spontané du péquenot occidental à l’égard de son chauffeur, ou de toute personne perçue comme économiquement ou moralement subalterne, et les gens qui s’adressent à tout le monde en anglais de but en blanc. Universalisme de la beaufitude.

J’ai récemment trainé ma carcasse de journaleux dans un atelier de „sensibilisation à la participation aux élections“. L’institution électorale haïtienne, de concert avec plusieurs organismes des Nations dites unies, dépêchait des experts en éducation pour former des démocrates convaincus. Ceux-ci devront à leur tour se montrer convaincants et injecter dans les veines abstentionnistes du peuple haïtien le souci de privilégier, une fois de temps en temps, l’excursion des urnes au repos dominical.

Fierté nationale

Un tour de table permettait aux meilleurs élèves de prouver qu’ils connaissent aussi bien l’Esprit des lois montesquiste qu’Émile Saint Lot, fierté nationale pour avoir participé, en tant qu’ambassadeur auprès de l’ONU, à la rédaction de la Déclaration universelle (elle aussi) des droits de l’homme en 1948. Le tout dans un français impeccable. Sauf que. À deux reprises, un table-rondiste a opté pour le créole lors de ses interventions. C’est dans sa langue maternelle qu’il a offert à l’auditoire sa définition des droits humains.

Incrédule, l’experte chargée d’animer l’atelier a laissé le téméraire terminer sa besogne. L’air de ne rien piger, surtout. Alors qu’elle se tenait debout face au jeune homme concentré sur son discours, une porte à vitre teintée offrait, sur sa gauche, un reflet opportun à notre blonde quadragénaire en sandales. Sans gène, elle y a vérifié sa coiffure, son aspect, tandis que le jeune homme s’attelait à constitutionnaliser sa rhétorique humaniste. Deux fois. Puis l’experte a conclu : „Très bien“. D’un hochement de tête parfaitement inaliénable.

Bientôt, je vais rentrer chez moi. Dans un pays où on parle tellement de langues qu’on est sans cesse amené à faire un pas vers l’autre pour l’assurer des bonnes intentions qu’on lui réserve. Et je me souviendrai des jours heureux où nous étions ensemble, la langue créole et moi. Même si nos rapports sont restés timides.

Youri Hanne

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