Liberté, dangers et consignes de sécurité

«I like the freedom here. Haiti is free. I don’t know if it’s safe, but it’s free!»
Jean-Louis de retour en Haïti après vingt-cinq ans en Arizona

 

«Ta famille n’a pas eu peur quand tu leur as dit que tu venais en Haïti ?»
Mon collègue me pose cette question alors que notre tap-tap s’engage sur le Champ-de-Mars, au plein cœur du centre historique de Port-au-Prince. Il a sans doute entendu dire que prendre un taxi collectif est une activité interdite pour la plupart des blancs qui travaillent pour des organismes internationaux. Mais aussi que le Champ-de-Mars se situe dans la «zone jaune», une zone interdite à la plupart d’entre eux pour des raisons de sécurité.

Ma famille a peu entendu parler d’Haïti. Suffisamment peu en tout cas pour qu’elle en ait une bonne ou une mauvaise image. Sa connaissance du pays se limite à un charmant Haïtien marié à une Suissesse et au collège qu’il a ouvert il y a quarante ans à Port-au-Prince et à qui ma mère verse parfois un peu d’argent.

Cette image leur suffit. Je me suis donc bien gardée de ne pas les affoler en leur narrant l’avalanche de discours alarmistes qui s’écrasait sur moi à chaque fois que je mentionnais mon départ pour cette petite Île des Caraïbes. En toute honnêteté, j’avais quand même fini par avoir un peu peur ; le nombre de médicaments que j’ai acheté pour l’occasion témoigne de mes craintes inconscientes.

«Je ne comprends pas pourquoi on parle tellement de l’insécurité en Haïti. Il y a tant d’autres choses à raconter !», finis-je par dire. En entendant cette phrase, mon collègue semble soulagé. Lui non plus ne comprend pas toute cette mauvaise publicité. Il a vu et admiré les Etats-Unis, mais aime Haïti plus que tout. Ses gens, sa culture, sa nourriture, ses plages…tout en regrettant que certaines choses dysfonctionnent. «Je suis Haïtien et je mourrai Haïtien», conclut-il pour me signifier qu’il n’envie rien à personne. Je le comprends. Depuis que je suis arrivée, les Haïtiens sourient à chaque fois que je mentionne mon admiration pour le pays : «Tu as attrapé le virus !». L’amour d’Haïti est, de l’avis de tous, une maladie contagieuse qui frappe facilement les étrangers.

Le lendemain, je passe l’après-midi au bord de la piscine de la villa d’une ONG en compagnie d’une vingtaine d’étrangers. Notre petit groupe d’amis est divisé en trois catégories : ceux des ONG, ceux des Nations Unies et quelques «indépendants» qui travaillent pour et comme des locaux.

Ce qui nous divise ? Les consignes de sécurité. Et c’est d’ailleurs le sujet de conversation principal. Les règles auxquelles est soumis le personnel des ONG sont les plus strictes. Elles vont des simples consignes de prudence aux recommandations dignes d’un pays en guerre: interdiction de marcher dans la rue, maisons sécurisées, couvre-feu, zones interdites, lieux bannis, signalements permanents de déplacements et j’en passe. Carte Zones SécuritéL’ami d’une employée d’une ONG américaine raconte les difficultés qu’ils ont à déménager. Le couple a déniché trois lieux de résidence possibles, mais ceux-ci doivent être approuvés au préalable par un expert sécurité. «A peine arrivé, il déclare qu’il faut rajouter un mur de protection, sans rien avoir regardé ! Il est payé pour donner des consignes de sécurité, il faut bien qu’il trouve des failles !», soupire-t-il. A ses côtés, une Belge explique qu’elle a interdiction d’aller à la Fokal, rare et intéressant lieu de vie culturelle, mais qu’elle peut se rendre au mythique hôtel Oloffson, situé quelques rues plus haut. «Le type qui a rédigé les consignes devait aimer l’Oloffson», conclut-elle un peu amère.

Les employés de l’ONU sont soumis aux mêmes types de restrictions, mais un peu moins strictes. Tous travaillent dans «LogBase», un champ de containers hyper sécurisés situé à côté de l’aéroport (mais dans lequel un blanc rentre sans avoir à justifier son identité).

Les employés d’ONG et ceux de l’ONU passent donc un bout de l’après-midi à confronter leurs avis et expériences – «Je ne sais même pas si j’ai le droit d’être ici !». Se donnent quelques conseils pour enfreindre sans vraiment enfreindre. Finissent par conclure que c’est le prix à payer.
Les «indépendants» et moi les écoutons comme des adolescents aux parents laxistes. Le couvre-feu, connais pas. L’interdiction de prendre un mototaxi ou de marcher dans la rue, connais pas. Rendre des comptes sur nos moindres faits et gestes, connais pas. Les dangers ? Pas vus.

«Il faut que t’en parle avec Arnaud», conclut quelqu’un au bout d’une énième anecdote. Arnaud Dandoy est criminologue. Il a débarqué en à Haïti il y a deux ans et rédigé un rapport sur les consignes de sécurité données aux employés des organismes internationaux dans le pays. A la demande de certains d’entre eux…

«Les vagues de criminalité en Haïti sont souvent davantage fantasmées que réelles. Si l’on prend la peine de lire les statistiques pour ce qu’elles disent vraiment, on constate que, dans la réalité, on ne sait pas grand-chose sur le phénomène criminel en Haïti. L’application systématique de normes sécuritaires contraignantes reflète donc l’idéologie sécuritaire qui règne au sein de la communauté humanitaire plutôt qu’une analyse contextualisée de la situation sécuritaire», résume-t-il en guise d’introduction.

Casques Bleus

Le rapport ne nie pas les problèmes de sécurité, comme les kidnappings, les guerres de gangs, les vols et n’ignore pas les chiffres de la criminalité, mais il les remet dans leur contexte. Il attaque sévèrement les zones de «no go» qui érigent «des frontières artificielles» et aborde de front les conséquences de la peur sur l’«affaiblissement de la confiance» entre les expats et les locaux.

Après un seul petit mois à Port-au-Prince, ce débat sécuritaire me trotte dans la tête. J’ai entendu de multiples histoires de vols, de viols et de balles perdues, mais mon âme de voyageuse n’arrive pas à se faire à l’idée qu’il s’agirait d’une réalité typiquement haïtienne. Pour ma part, je n’ai encore ressenti aucune insécurité, alors que ce ne fut pas toujours le cas dans d’autres pays.

Je réfléchis à tout cela lorsque je rentre de chez mes voisins à pied et qu’une petite fille s’approche de moi, m’observe en souriant et me prend par la main. J’y repense en mototaxi, après que mon chauffeur ait doublé trois voitures et que nous croisions un bus renversé dans une descente. Puis en écoutant le spot radio détaillant les bons réflexes à adopter en cas de tremblement de terre. Et finalement en réalisant que je n’ai puisé qu’une aspirine et trois pastilles pour la gorge dans ma pharmacie depuis mon arrivée.

Alors que les préoccupations des expats s’éloignent de ma réalité, deux questions demeurent. Quels sont les dangers réels en Haïti ? Et peut-on vraiment s’en prémunir?

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