Segundo

J’ai grandi avec la voix suave de Silvio Rodriguez, la contrainte des mercredis après-midis à l’école espagnole et l’angoisse de week-ends passés à scruter les résultats du football.

J’ai pourtant tardé à intégrer mon identité de «Segundo». Né à Genève, de mère catalane et de père suisse, je ne me voyais pas comme les autres fils de migrants. Non pas par snobisme. A la maison, le catalan était comme une île. Une langue qui ne connaissait qu’un interlocuteur: ma mère. Pour tout le reste, c’est le français qui traçait mon existence.

Le castillan – ou l’espagnol, selon son appellation abusive -, je l’ai appris sur le tard. C’est devenu une deuxième peau. Un nouveau répertoire culturel à habiter, un refuge où fuir les âpretés du français. Mais c’est surtout une langue qui m’a permis de découvrir l’Amérique latine, Macondo, les barbus en treillis kaki. Un nom pavait les mythes familiaux: le Nicaragua, comme sorti du réalisme magique. Ce pays, ma mère l’avait choisi pour passer certaines de ses meilleures années. Elle avait 26 ans, un de moins que moi aujourd’hui. La révolution sandiniste fêtait, elle, son deuxième anniversaire.

Dans l’avion, j’ai réfléchi un peu à tout ça. A tout ce que je laissais derrière moi; et qui ne serait jamais plus comme avant. 20 heures de voyage, c’est beaucoup de temps pour l’introspection. Genève-New York-Houston-Managua. Ma valise s’est perdue quelque part sur la route. Il me reste mon ordinateur, un peu d’argent et un appareil photo dont je ne sais pas me servir.

Dans son uniforme bleu, la stewardesse m’explique que mes affaires arriveront demain soir, avec le vol quotidien. Mañana… Dans ce couloir aseptisé de l’Aéroport, je suis finalement le dernier à compléter le formulaire de réclamation. Heureusement, le chauffeur envoyé par la rédaction de mon nouveau journal a eu la patience de m’attendre. Il tient toujours sa pancarte avec une interprétation créative de mon nom.

Le paysage défile par la fenêtre du van. Les premières images de Managua sont décevantes. Les maisons d’adobe à un étage se suivent, comme dans un quartier résidentiel sans fin. Pas une place, pas un ensemble qui ne vienne donner un peu de cohérence à ce chaos urbain. Comme si jamais quelqu’un n’avait pensé à organiser la croissance de cette ville anhistorique.

Avant mon départ, je me suis demandé pourquoi on voyait si peu d’images de Managua. La capitale du Nicaragua, anéantie par un tremblement de terre en 1972, est un cauchemar pour les photographes, l’ennemie du détail. Ses rues, fuyantes, n’invitent pas à la flânerie. Ni à l’exploration. Je me résigne. C’est donc bien là qu’il me faudra habiter, apprendre, pendant trois mois, à me laisser porter par la ville.

Le chauffeur s’arrête. Me voilà arrivé à destination. Je sonne devant la grande grille qui me sépare de mon nouveau chez moi. Ma vie, suspendue l’espace d’une seconde…

                 Adrià Budry Carbó

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