Tintin à Port-au-Prince

TintinJ’ai choisi de marcher. User mes semelles sur le béton jonché de fatra (détritus), souillé par l’urine et brûlé par un soleil de plomb. Déambuler pour apprendre à connaître les rues de Port-au-Prince, me questionnant tel Aristote sur ce que je vois, sens et entends. De toute façon, le cycliste occidental que je suis n’a pas le choix. Le dénivelé, la chaleur et le trafic urbain excluent tout déplacement à vélo.

Pour une poignée de dollars

Très vite, je prends acte du fossé qui sépare les Haïtiens à pied et les autres, motorisés. Ou plutôt devrais-je dire la ravine — fossé creusé par le ruissellement des eaux de montagne et grouillant d’immondices, de bétail et de chiens errants; on en trouve partout dans la capitale.

Parmi les premiers se classent les vendeurs ambulants qui avalent quotidiennement des kilomètres, une hotte chargée en guise de couvre-chef, pour une poignée de dollars… haïtiens[1]. Des broutilles qu’ils empochent en vendant eau minérale ou lunettes de soleil à la sauvette.

Pour 20 gourdes (environ $ 0,40), le piéton se change en passager d’un Tap-Tap, véritable institution débridée qui joue fièrement sa partition dans le chaos urbain et la cacophonie circulatoire port-au-princienne. Depuis leur apparition dans les années 40, les bus collectifs sont devenus des carcasses poussiéreuses, hoquetant comme les hommes qui inhalent les gaz routiers. À bord, lycéennes et ouvriers se côtoient sans discuter. Ma présence est toujours très remarquée.

La classe laborieuse un peu mieux nantie enfourche parfois une moto-taxi — motocyclette chinoise de faible cylindrée. Jusqu’à quatre par monture pour une centaine de gourdes. Les chauffeurs n’hésitent pas à opter pour le contre-sens et le zigzag aléatoire. Moyennant cent-cinquante dollars, on obtient le permis de conduire. Le permis de tuer, expliquent certains. Il faut croire que celui qui tient le tampon officiel a faim lui aussi. Arrivé de République dominicaine il y a près de trente ans, la moto-taxi a fait des petits. On compterait un million et demi de motos dans le pays, pour moins de onze millions d’habitants. Le quotidien Le Nouvelliste en parle souvent.

La seconde catégorie d’Haïtiens se déplace en machin[e] (voiture en créole). Là aussi, les classes sociales pourraient se démultiplier. Entre les carcasses tout juste bonnes pour la casse et les les 4×4 neufs climatisés.

Péripatéticien

C’est en marchant, seul, que le choc culturel se fait. Dans la rue, je suis hélé par vieillardes et enfants en quête d’un biffeton : „Hé, blan ! Fé m kado yon dola“ (Le Blanc, donne-moi un dollar). Ici, les plus clairs sont tous des blan. Mes pérégrinations, c’est un peu Tintin à Port-au-Prince. Je tiens minutieusement un cahier de mes dépenses, tel un épicier. Pour l’heure, nulle mention de charité dans mon calepin. Mais l’aumône occupe une place mal définie dans mes principes. J’ai déjà du mal en Europe et Haïti est un peu La Mecque de l’assistanat. Tout en esquivant les bouches d’égouts à ciel ouvert, je médite la question en me remémorant un chapitre consacré au zakât (aumône légal en islam) dans Jihad humanitaire, ouvrage passionnant d’Abdel-Rahman Ghandour sur les ONG islamiques. Donner ou ne pas donner ? J’accélère le pas.

Pa pisé la svp

Tout le long de la Route des Frères ou aux abords du Champ de Mars (zone interdite aux onusiens), je respire à pleins poumons l’odeur de la volaille qui caquète à l’article de la mort, des spaghettis servis sur le trottoir dès le petit-déjeuner et des pots d’échappement dépourvus de catalyseur. Une femme se savonne, nue, dans une rue moins peuplée. Un homme urine sur son propre pré-carré commercial. Je songe à l’image d’Haïti qui ressortira de mes articles. Une minute. Puis n’y songe plus. Écrire ne peut être que profondément subjectif.

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Marchande ambulante © Thibaut Monnier

À Port-au-Prince, le silence n’excède pas deux ou trois heures par nuit. Frankétienne, véritable mage de la littérature haïtienne, livre ces vers dans Rapjazz :

Mes amours me reviennent amalgame d’utopies et de tendre violence quand je mange mes silences
je m’en vertige à contempler ma ville debout
hors des vestiges de l’ombre
entre pierre et poussière
entre l’or invisible et la boue des ténèbres
entre ordures et lumière
 je nage inépuisable
 je suis de Port-au-Prince
 ma ville enfouraillée de nuits intarissables
 ma ville schizophonique bavarde infatigable.

J’entre dans un supermarché. Quelques familles libanaises ou juives en détiennent plusieurs chaines. C’est une bulle olfactive, neutre, mondialisée. Les étrangers sont mal habillés, moi le premier, contrairement aux Haïtiens, très à cheval sur le style vestimentaire. La bourgeoisie d’ici et d’ailleurs parle un franglais surgelé et paye en dollars US des produits importés. Un paquet de biscuits Belle France, bas de gamme dans l’Hexagone, coûte ici les yeux de la tête.

Pa gen manti nan sa!

Nous sommes sept dans la voiture de Radio Ibo tous les matins. Les ondes offrent les musiques dansantes des Caraïbes. Je voudrais rester à bord pour parcourir la ville avec cette bande-son. Puis rentrer le soir tout raconter au micro. La devise de la radio : „Pas de mensonges ici !“.

La politique et les élections s’invitent dans tous mes reportages. Le 25 octobre prochain, le premier tour des présidentielles devrait avoir lieu dans un contexte peu serein, après que les législatives ont connu actes de violence et bourrages d’urnes.

Toute la rédaction de la radio m’a fait un accueil chaleureux et attentif. Dans la cuisine qui jouxte les studios, entre un plat de riz créole et un navet télévisé, mes collègues me questionnent chaque jour sur mes goûts en matière de football et de femmes. Très peu sur les institutions et les coutumes de mon pays. Quelques reportages en duo sont toutefois l’occasion d’en débattre en aparté. Je me demande si mes confrères sont Charlie comme l’ensemble de notre classe médiatique. Ils ont sûrement d’autres chats à fouetter.

Samedi soir. C’est toujours en marchant que je me rends à une sauterie d’expatriés. Quartier général de développeurs humanitarisants venus projeter leur immense vide intérieur et la vulgarité de leurs convictions dans un pays encore hagard de sa révolution inachevée. Le portail à peine franchi, une bouillie sonore dissipe mes derniers doutes sur la fécondité de ce genre de non-événement. Dehors, plusieurs véhicules blancs portent le sigle UN (Nations unies).

À l’intérieur, on est nulle part, comme dans le terminal d’un aéroport international. Même la Prestige, seule bière nationale haïtienne, est désormais aux mains du géant Heineken. La fête, lieu de misère intellectuelle et de réification, dirait sans doute Lukács. J’aurais mieux fait de rester chez moi et de lire un auteur créole. Je me sens moralement sale. Bien plus sale qu’après une journée à flâner dans la moiteur de la ville.

Vivement la province, la campagne et les arbres fruitiers !

Youri Hanne

Crédits photos © Thibaut Monnier

[1] Le dollar haïtien n’existe pas légalement. Il sert de référence à l’ancien taux d’indexation sur le dollar américain. Cinq gourdes valent un dollar fictif haïtien. Ex : 100 gourdes = 20 dollars haïtiens = 2 dollars US.

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