En attendant Evo: les fantômes du passé (1/2)

La série „En attendant Evo“ narre la politique bolivienne marquée par l’élection présidentielle. Dans le premier volet de cet article, chronologie d’un scrutin qui a plongé le pays dans la crise.

Citrouilles maléfiques, toiles d’araignée et créatures d’outre-tombe arborent les vitrines des grandes artères de La Paz. Amateurs de frayeurs, les Boliviens préparent avec entrain les festivités de la Toussaint. En poussant la porte d’une boutique de déguisements l’impression se confirme rapidement, quoique Halloween ait pris une tournure autrement plus funeste cette année. „Quelle folie! On prend le même chemin que le Venezuela!“, s’exclame le propriétaire d’un air désespéré tout en suivant l’actualité sur son téléphone avec fébrilité.

Une sombre ambiance plane effectivement sur la ville depuis la veille, la faute aux élections présidentielles hantées par le spectre d’une dérive autocratique. Au soir du 20 octobre, après dépouillement de 83% des bulletins, la perspective d’un second tour historique – ce serait la première fois en Bolivie – entre le président sortant Evo Morales (gauche) et le principal candidat d’opposition Carlos Mesa (centre) suscite l’espoir de nombreux citoyens. Le chef de l’Etat, qui a cherché par tous les moyens à se maintenir au pouvoir en briguant un quatrième mandat, pourrait devoir céder la place après un règne de près de 14 ans. Ce face-à-face lui serait assurément fatal, tant le ressentiment à son encontre n’a cessé de grandir depuis quelque temps (voir En attendant Evo: un été brûlant à La Paz).

Le Tribunal suprême électoral représente le symbole de la corruption pour les opposants. © Daniel Gonzalez

 

Cependant, dès le lendemain, ce sont des masques de crainte et d’indignation qui battent le pavé. La situation prend des allures de mauvaise fiction d’horreur au titre déjà tout trouvé: „Le Morales vous va si bien“. A la reprise du décompte des voix, le président creuse l’écart avec son poursuivant et se dirige vers une réélection inattendue. Sûr de son fait il déclare alors: „Nous avons gagné encore une fois! Il s’agit des quatrièmes élections consécutives que nous remportons. C’est historique et sans précédent!“ Après cinq longues journées d’attente, le Tribunal électoral suprême (Tribunal supremo electoral – TSE) confirme le scénario redouté par une partie des Boliviens: Evo Morales est déclaré vainqueur avec 46,86% des voix contre 36,72% pour son adversaire, soit un peu plus que les 10% requis pour être élu dès le premier tour de scrutin.

Le glas de la démocratie

Cette annonce sonne le glas de la démocratie aux yeux d’une importante partie de la population, qui refuse le résultat des élections. Les soupçons d’irrégularités ne cessent de se multiplier: bourrage des urnes, morts figurant sur la liste des votants ou encore interruption durant 24 heures du processus de dépouillement. Les contestataires descendent dans la rue et assiègent le TSE, symbole de fraude électorale selon eux. Les mêmes scènes de révolte se répètent partout, de Santa Cruz, poumon économique du pays traditionnellement opposé au gouvernement, à Potosí, bastion des mineurs généralement favorables à celui-ci, en passant par Cochabamba, fief des producteurs de coca – les cocaleros – et du chef de l’Etat.

Des Boliviens mécontents manifestent durant plusieurs nuits consécutives. ©Daniel Gonzalez

 

Galvanisée par les différents leaders d’opposition, en tête desquels Carlos Mesa, cette foule en colère exige la tenue d’un second tour aux cris de „Bolivia se respeta, carajo“ („La Bolivie mérite le respect, connard!“) ou encore „Democracia sí, dictadura, no!“ („Oui à la démocratie, non à la dictature!“). Son combat est légitimé par une communauté internationale sceptique quant au verdict des urnes. L’Organisation des Etats américains (OEA), qui a supervisé les élections, fait ainsi part dès le 21 octobre de sa „vive inquiétude et surprise devant le changement radical et difficile à justifier des tendances connues après la fermeture des bureaux de vote“. Le gouvernement cherche alors l’apaisement en confiant à l’OEA la réalisation d’un audit sur le processus électoral.

Les opposants au président bloquent les rues de La Paz en signe de protestation. ©Daniel Gonzalez

 

Ayant perdu toute confiance en leur dirigeant, les opposants ne relâchent pas la pression et décrètent une grève générale en bloquant quartiers et axes routiers au sein de la capitale comme des autres cités. Face à la gronde citoyenne, le président accuse ses rivaux de vouloir déstabiliser le pays et fomenter un coup d’État. Il encourage ses partisans à faire respecter la démocratie et la voix des plus démunis, parmi lesquels les membres de la communauté indigène dont le soutien lui est globalement acquis. Les deux camps s’affrontent à coups de pierre et de bâton au cours de violentes séquences de guerre urbaine jusqu’à ce que la police intervienne. Le gouvernement chercherait à générer le chaos, ou du moins à ne rien faire pour l’éviter.

Une tragédie latino-américaine

La Bolivie s’apprête ainsi à inaugurer un nouveau chapitre d’une éternelle tragédie latino-américaine. Force est de constater que dans cette région du monde la démocratie se transforme souvent en un sinistre bal des vampires. Ils se nomment Manuel Zelaya (Honduras), Hugo Chávez (Venezuela), Nicolás Maduro (Venezuela), Daniel Ortega (Nicaragua), Rafael Correa (Equateur) et donc Evo Morales. Assoiffés de pouvoir, ces derniers ont tous cherché à s’y maintenir à tout prix, bien qu’avec des fortunes diverses. „La gauche a pris la mauvaise habitude de tout gagner en Amérique latine“, analyse aujourd’hui avec lucidité l’ex-président équatorien Rafael Correa (El País, 9 novembre).

Une partie des citoyens dépeint Evo Morales comme un dictateur. ©Daniel Gonzalez

 

Le soir d’Halloween, le cortège des faux zombies et autres monstres de pacotille a envahi le quartier aisé de Sopocachi. Mais, les scènes réellement lugubres se déroulent un peu plus haut sur le Prado où les manifestants munis de casque et de foulard de protection défilent pour la dixième nuit d’affilée. Le ton a changé cette fois, alors que les émeutes qui ont éclaté depuis le scrutin viennent de faire leurs premières victimes mortelles à Montero, dans la province de Santa Cruz. Les contestataires ne revendiquent plus un second tour, mais de nouvelles élections sans Evo Morales, avant d’être dispersés par les forces de l’ordre au moyen de gaz lacrymogène. En cette veille de fête des morts, d’aucuns craignent que ne se rouvre le cercueil de la dictature et ne laisse ainsi les fantômes du passé s’emparer du pays.

Daniel Gonzalez

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