En attendant Evo: un été brûlant à La Paz

La série „En attendant Evo“ narre la politique bolivienne marquée par l’élection présidentielle. Dans ce premier article, prise de température préélectorale.

Doudoune ou veste en cuir? Au moment de faire son sac pour près 3 mois à plus de 3000 mètres d’altitude, des questions très prosaïques se posent. Pour sortir de ce dilemme, on tape «La Paz météo» sur Internet. Verdict: 15 à 20 degrés en journée et 0 à 5 dès la nuit tombée, soit à 18h30 dans ces contrées, sans oublier de fréquentes ondées. La ville se situe à la même latitude que le littoral prisé des surfeurs de Salvador de Bahia au Brésil, quelques-unes des plages les plus touristiques de Madagascar ou la grande barrière de corail en Australie, pourtant le climat estival est ici plutôt islandais ou écossais. Ma future colocataire me prévient d’ailleurs à ce sujet: «Il n’y a pas de chauffage, mais je vis avec un chat». Bien que sans rapport, les deux assertions reflètent la réalité de la plupart des logements de la capitale la plus haute du monde. On prend donc soin de vite caler encore quelques habits chauds dans les rares interstices de son baluchon décidément bien trop petit pour cette parenthèse de vie.

Mais, que disent les degrés annoncés par Google de la véritable température qui règne en Bolivie? Pas grand-chose a priori. Croiser les sources, afin de rechercher la vérité, c’est la base du métier. On épluche alors frénétiquement les principaux journaux locaux, et en particulier «Página Siete» qui m’accueille au sein de son équipe. Florilège: «Marche des pères contre la grève des médecins à El Alto», «Policiers et civils blessés à la suite de violences lors de manifestations à Potosí», «Des milliers de personnes manifestent contre le président Evo Morales à Santa Cruz».

Evo Morales se représente pour un quatrième mandat. Archives ©Eneas De Troya/ Flickr

 

Le feu social couve à travers le pays, attisé par une campagne électorale qui voit le président Evo Morales (gauche) briguer un quatrième mandat après près de 14 années passées au sommet de l’Etat. Quelle ironie pour le camarade Evo – c’est son surnom – qui accédait au pouvoir en 2006 en critiquant les potentats! En 2009, il fait adopter une loi qui étend à trois le nombre de mandats auparavant limité à deux. En 2016, le peuple lui refuse par référendum de se représenter une quatrième fois. Qu’à cela ne tienne, le Tribunal suprême électoral (TSE) lui donne finalement raison et lui permet désormais d’être candidat autant de fois qu’il le souhaite. «Moi, j’aurais pris ma retraite l’année dernière. Et demain je rentrais chez moi. Pour faire de la politique, il faut être fort, courageux et, en plus, patriote et ne pas être attiré par l’appât du gain. Vous savez déjà à qui ce message est adressé. La politique n’est pas un métier, c’est une passion. Cela demande des sacrifices», s’exclame-t-il (El País, 13 octobre).

„Le prédécesseur, le sénateur et le pasteur“

Sur les hauts plateaux andins aux allures d’Ouest américain et où se termina la cavale de l’un des plus célèbres bandits de grand chemin – Butch Cassidy serait mort à San Vicente, un village de l’altiplano dans le sud de la Bolivie – plane une ambiance de western en cette fin de campagne électorale. Le titre de ce long-métrage: «Le prédécesseur, le sénateur et le pasteur contre le président».

En effet, face à Morales on trouve un ex-président (2003-2005) et son plus sérieux concurrent: Carlos Mesa (indépendant). Ce dernier accuse l’actuel locataire du gratte-ciel présidentiel – il a été construit par Evo en lieu et place du Palacio Quemado (ndlr. le Palais brûlé) transformé depuis en musée – de dérive autoritaire. «Je ne reconnais pas la candidature d’Evo Morales.» (Deutsche Welle, 9 octobre). «Candidat illégal», tel est le mantra de Mesa pour décrire son principal rival. Il y a ensuite Oscar Ortiz (droite), le sénateur et entrepreneur de Santa Cruz, région la plus riche du pays aux velléités autonomistes. Il est fustigé par l’ex-président d’empêcher un réel front d’opposition uni capable de renverser Morales. Enfin, notons encore la présence d’un pasteur évangélique d’origine sud-coréenne, Chi Hyun Chung (droite conservatrice), qui brille dans les médias par ses sorties outrancières. «Évidemment, il y a des causes qui justifient la violence faite aux femmes: les mauvais mots par exemple. Quand une femme commence à insulter, alors l’homme répond.» (ATB, 9 septembre). D’aucuns le décrivent comme le «Bolsonaro» bolivien, quoiqu’il ne jouisse pas du même soutien populaire que le président brésilien.

La Bolivie a payé un lourd tribut aux incendies de forêt au cours des derniers mois. ©Puya Raimondi/ Wikimedia Commons

 

Mais, cette campagne déjà enflammée s’est transformée ces derniers mois en gigantesque brasier. Des incendies sans précédent ont ravagé l’Amazonie. Ils ont détruit en Bolivie près de 4,1 millions d’hectares de forêt et tué 2,3 millions d’animaux. Les défenseurs de l’environnement accusent directement le gouvernement d’avoir approuvé récemment une loi autorisant une augmentation de la déforestation, afin de faciliter les activités agricoles. Ironie du sort, les feux ont ainsi terni en partie le bon bilan économique du président sortant – le PIB a été multiplié par trois et le taux de pauvreté divisé par deux – qu’il s’évertue à brandir comme un talisman. Bref, le thermomètre social et politique oscille aujourd’hui allègrement entre 250 et 300 °C, soit la température à laquelle le bois se met à brûler. Doudoune ou veste en cuir, l’été sera chaud à La Paz.

Daniel Gonzalez

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