Vu d’en haut: le jardin de Don Quichotte

La chronique „Vu d’en haut“ raconte les particularités de La Paz, capitale la plus haute du monde. Dans cet épisode, découverte d’un coin de verdure irréel entre maisons et gratte-ciels sur lequel veille son fidèle gardien.

Dans le parc du Montículo les couples s’enlacent discrètement sur les bancs à peine cachés par une rangée de sapins clairsemés, les chiens errants s’adonnent à leur inlassable flânerie et des groupes de danseurs répètent avec entrain çà une marche de carnaval, là une chorégraphie. En arrière-plan de ce théâtre d’un ordinaire dimanche „paceño“ s’étend la vallée constellée de ses géants de béton. Le Manhattan des Andes se dévoile ici dans toute son intrigante et effrayante vision.

La végétation a depuis longtemps abdiqué devant l’implacable avancée des gratte-ciels et une nuée de maisons en brique poussant jusqu’au sommet des monts avoisinants. Même Miguel de Cervantes, dont la statue sert de centre de gravité à la Plaza España à quelques pas du Montículo, préfère diriger son regard vers l’aridité rassurante des plaines de l’Altiplano.

Néanmoins, le terreau si favorable de la spéculation immobilière n’a pas encore annihilé toute nature dans cette cité. Après avoir serpenté cahin-caha entre les ruelles cabossées, j’atteins les hauteurs du quartier de Bolognia où se niche un improbable éden au cœur du milieu urbain. Alors que je grimpe les pavés qui mènent à l’entrée, un cabot aboyant véhément manque de m’attaquer comme pour m’intimer de rebrousser chemin. Sa virulence ne serait-elle qu’un avertissement m’incitant à respecter ce coin de verdure si fragile?

„Quijote en los Andes“

Une fois passée la porte grillagée je pénètre dans un sanctuaire presque millénaire. Le bruit de la ville s’est tu au profit des vocalises susurrées par le vent entre les pins et les eucalyptus qui s’accrochent désespérément à la butte escarpée. Le bosquet est habité jusqu’aux crêtes qui l’entourent par de nombreuses divinités du passé. En fermant les yeux, apparaît l’ondulante silhouette du jukumari sur la falaise – l’ours à lunettes en langue aymara et symbole de l’endroit; au-dessus de lui plane un condor dans toute sa majesté, alors que la caravane des bergers descend faire paître les lamas dans la luxuriante vallée.

Jouir de cet écrin si précieux ne m’en coûtera rien, sinon un coup de main au gardien des lieux en bêchant la terre de son potager ou en confectionnant quelques pains dédiés aux défunts. Une aide bienvenue pour cet homme qui a quitté tout confort pour se réfugier dans cette forêt si loin de ce que d’aucuns nomment le „progrès“.

Sa détermination n’a d’égale que celle du „Quijote en los Andes“ („Quichotte dans les Andes“) du peintre Walter Solón*, si ce n’est que Yawar Nina se bat contre la tyrannie de l’économie qui fait disparaître la terre de ses ancêtres sous des projets architecturaux aux allures de tours et de centres commerciaux. Il n’a pour lance que sa bienveillance. Les enfants qui viennent y apprendre comment protéger les bribes de leurs racines ancestrales constituent autant de „Sancho Panza“ prêts à l’accompagner dans son combat. Et s’il ne compte point de Rossinante pour destrier, il est toujours accompagné de ses deux canidés quelque peu indisciplinés, mais à l’attendrissante placidité.

Quelques jours plus tard, alors que ce paradis perdu continue de me fasciner, je me promène dans le très huppé quartier de San Miguel avec ses innombrables propriétés aux espaces verts bien arrangés, ces jardins dédain de la nature. Dans l’interminable défilé des grands portails surveillés par des agents de sécurité et murs surmontés de barbelés, j’aperçois soudain un grand panneau annonçant la construction d’un vaste quartier fermé. Son nom: „Condominio Don Quijote“ („Copropriété Don Quichotte“).

Daniel Gonzalez

 

*La figure de Don Quichotte obsédait le peintre bolivien (1927-1999). Il en avait fait un symbole de la justice et de la mémoire, d’abord contre le colonialisme, avant d’en faire une critique de la dictature (1964-1982) qui l’avait touchée dans sa chair. Son fils fut emprisonné, torturé, puis tué par la junte militaire.

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