Le Nassara de Tchadinfos

Un directeur de la communication qui joue les commissaires, une accréditation fantôme, et une rédaction où l’on vante l’esprit start-up les pieds dans le sable. Entre bras de fer ministériels et vie de bureau, portrait d’un Nassara qui doit apprendre à faire profil bas.

« C’est à lui que je veux parler! » L’écho retombe dans la salle alors que l’index accusateur reste pointé dans ma direction.

Regard noir, voix qui porte, le directeur de la communication est de ces hommes qui ont l’habitude de donner des ordres et de mener l’interrogatoire. L’instruction du jour: qui est ce Nassara (blanc) qui prétend travailler pour Tchadinfos?  Quelles sont ses motivations? Et pourquoi s’est-il adressé à une ONG étrangère pour son reportage sur l’épidémie de choléra à N’Djamena? « Je vous invite à réviser vos choix d’interlocuteurs », lance-t-il avec les hostilités. 

Au ministère de la Santé publique du Tchad, les désirs du directeur de la communication sont des ordres, ses invitations sont des convocations. On vient de passer la panosse dans la salle de réunion où nous nous entretenons – la scène de crime parfaite. J’ai déjà décliné mon identité deux fois, dû me lancer dans une justification poussive de mon séjour au Tchad: mon amour pour le journalisme de terrain – tous les terrains –, et pour la langue arabe. « Ce ne sont pas mes informations », conclut le maître-espion. 

Il a raison. J’ai omis de lui mentionner à quel point j’aime ce genre de bras de fer et travailler sous pression. On ne se refait après sept ans de journalisme d’investigation. A mes côtés, mes deux compagnes de route, employées de l’ONG étrangère, sont devenues mutiques. Ce sont elles qui ont subitement ajouté une petite halte au ministère dans notre route vers l’hôpital. Dans un pays gouverné par un maréchal (lui-même fils d’un autre maréchal-président), figurant à la 93 place du classement sur la liberté de la presse, les chargés de communication sont des chefs du renseignement, les centaures de la pensée.  « Votre journal a une ligne, me rappelle-t-il. Vous devez la suivre. » 

Les pensées se bousculent dans ma tête. Mauvaise idée, Adrià: ma réponse pourrait rejaillir sur l’organisation humanitaire qui m’a ouvert ses portes, et dont le travail pèse, dans l’ordre des priorités, nettement plus lourd que le mien. « Je prends note de votre demande, Monsieur le directeur. » Tombée du rideau.

En attendant Haroun

Ce petit théâtre, je le dois à une ligne administrative vide depuis le 7 juillet 2026 : ma demande d’accréditation média. Passeport, carte de presse, convention de stage — tout est parti par WhatsApp à un certain Haroun, de la Haute autorité des médias et de l’audiovisuel, la Hama. Les relances trouvent toujours un interlocuteur, jamais de réponse. Mon futur rédacteur en chef tchadien finit par m’apprendre qu’on l’a informé de ma démarche individuelle : « On en reparlera à votre arrivée à N’Djamena ».

Résultat : me voilà cloîtré dans la capitale, cantonné dans un bureau humide mais sans eau courante, privé des grands sujets qui font la presse internationale — la crise des réfugiés soudanais à l’Est, le djihadisme autour du lac Tchad au Sud-Ouest. « N’allez pas dans ces zones sans autorisation », m’a-t-on prévenu. « Ce n’est qu’une fois qu’il y a un problème que l’on comprend l’importance des précautions. » 

Le gel des accréditations pour les journalistes étrangers (ou des permis de circuler pour les ONG) est justifié par la « sécurité nationale » — formule commode qui entrave les libertés individuelles et étouffe le débat, ici comme ailleurs.

Alors je prends mon mal en patience. Et j’entreprends de vous la raconter, cette vie de bureau.

L’art du pitch

Tchadinfos est l’un des principaux médias privés du pays. De plateforme web, le média s’est développé il y a deux ans vers la TV et la radio. La poussée du numérique a créé de nouvelles audiences, dans un pays où la plupart des 20 millions de Tchadien.ne.s ne disposent pas d’appareil de radiodiffusion. 

Le média emploie une trentaine de journalistes in situ, avenue Charles de Gaulle; et une quinzaine de correspondants en régions. Les séances de rédaction ressemblent à celles du monde entier : certains arrivent avec des idées, d’autres les critiquent, et ce sont ceux qui parlent le plus fort qui disposent du privilège de trancher. J’affectionne tout particulièrement ces moments de mon immersion. 

« La cherté de la vie ! », lance un stagiaire comme s’il participait à un quiz télévisé. Le silence qui s’ensuit semble durer une éternité. D’une voix très douce, le chef de bureau le reprend : « Tu ne peux pas juste balancer un thème et espérer que je complète ta phrase ». C’est mal (je sais), mais je pouffe intérieurement. Je venais moi-même de défendre l’angle d’un jeune collègue voulant traiter du non-port du casque chez les motards-taxis, les fameux clando. Usager régulier, je chéris autant la liberté qu’ils procurent que je crains le bitume de l’atterrissage. L’adjointe du chef balaie l’idée : impossible pour un clando d’en acheter deux, et le client n’acceptera jamais de partager sa coiffe. Je suis forcé de m’incliner devant la puissance de l’argumentaire. 

Esprit start-up, sodas et solidarité

Ma première semaine a été à l’image de mon accueil : mon guide a annoncé à toute la rédaction, droit dans les yeux, « je compte sur vous pour que son intégration se passe bien ». Résultat: j’ai passé mes premiers jours plutôt seul. L’absence de cabinets, de machine à café ou de réfectoire nous prive également de ces moments communs qui font le sel d’une rédaction. « De toute façon, la plupart des journalistes n’ont pas les moyens de manger à midi », me souffle un collègue. Dès que la glace sera brisée, je me promets intérieurement d’aborder la question des salaires avec mes collègues.

« On est un laboratoire, on a l’esprit start-up », me disait fièrement le directeur de production lors de sa visite guidée. C’est drôle j’ai déjà entendu, mot pour mot, cette formule de la bouche d’un rédacteur en chef suisse qui, lui aussi, quintuplait le salaire de ses employés, mais réservait au bureau la portion congrue de son temps. »

Alors, tandis que nous patientons depuis deux heures à la porte de l’hôpital, la tournée de sodas est pour moi. Le jeune collègue du sujet sur les clando me parle désormais de sa carrière naissante de rappeur. Je lui ai promis que j’irai suivre sa chaîne YouTube. On parle aussi un peu cinéma et football espagnol. Et à 17h30, le concierge vient balayer tout le sable du Sahel charrié par nos sandales. Parfois entre les jambes des derniers collègues.

Mon préféré c’est un cameraman sénégalais. L’autre jour, j’ai tendu l’oreille alors qu’il prodiguait des conseils à un jeune cadreur. Diversité des angles, problèmes de batteries, oublis, police ou « coupeurs de route »: un long monologue que j’ai entrepris de capturer dans mon petit carnet. Celui que l’on surnomme « le doyen » a suivi son frère couturier au Tchad, trimballant sa caméra dans tout le Sahel. Dans cette rédaction aux moyens comptés, la transmission se fait comme ça, entre deux sujets, sans mode d’emploi ni grand discours. C’est peut-être aussi cela, le fameux « esprit start-up ».

Côté accréditation, j’ai tenté de jouer sur les rivalités entre ministères. La petite communauté des correspondants permanents au Tchad est comme une famille. La journaliste d’une grande radio française m’a obtenu un rendez-vous avec le ministre de la Communication vendredi soir à La Cave/Bistro/Rooftop. De quoi remplir le livre des anecdotes, mais la soirée a été annulée dès que la belle s’est décommandée. 

Dehors, le tapis roulant administratif continue de tourner à vide. Il est 17h30 et j’ai déjà, par deux fois, tenté de compter les grains de sable à mes pieds. Qu’importe, j’ai déjà emmagasiné assez de bagages pour toute une vie. 

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