Sœur Dona attend son procès (comme 70% des détenus en Haïti)

Et si la prison n’était qu’une boîte en béton où l’on enferme ceux qui dérangent ? Un lieu où l’on rentre avec ou sans raison ? Une maison bondée dont la minuscule porte de sortie est gardée par un représentant du destin bien plus que par des juges et des avocats ?

Et si la Justice n’avait ni corps, ni épée, ni balance, ni bandeau ? Et si l’appareil judiciaire était tombé entre les mains de personnes aveuglées par l’argent, imbues de pouvoir et régies par les lois du copinage ?

Comment se sentiraient les citoyens ?

«Je ne parle jamais à quelqu’un que je ne connais pas, s’il venait à être arrêté, je ne voudrais pas être accusé de complicité. Parce que si tu es accusé de complicité, tu ne sais pas…»

«Par chance, la police ne m’a jamais arrêté, parce que si elle t’arrête…tu ne sais pas…»

«Sœur Dona est encore en prison ?» «Oui. Depuis deux ans et quatre mois, elle n’a pas encore été jugée.» (Soupirs) «C’est comme ça en Haïti, tu sais. Il y a tellement de cas…»

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Tout le monde avait oublié Sœur Dona lorsqu’on m’a proposé de la rencontrer dans la prison civile de Pétion Ville à Port-au-Prince où elle est enfermée depuis le 19 juin 2012.

Quelques jours auparavant, j’étais montée à Kenscoff – sur les hauteurs de la capitale haïtienne – visiter la Fondation des sœurs rédemptrices de Nazareth que la religieuse a créé il y a vingt-cinq ans. Frère Jean nous a ouvert les portes d’une institution à l’abandon depuis l’arrestation de sa fondatrice. Un lieu où le temps s’est arrêté. Les salles de classes et les dortoirs à l’abandon attendent le retour de la centaine d’enfants qui animaient jadis les lieux. Le bureau et la chambre de Sœur Dona sont restés intacts en espérant le retour de la directrice. Sur une table en bois, Frère Jean étale les photos d’une époque révolue où l’on voit la religieuse avec sa congrégation au Cap Haïtien, collectant des fonds à l’étranger ou s’occupant d’un bambin.

Fondation des Soeurs rédemptrices de Nazareth à Kenscoff

La salle de classe de la Fondation des Soeurs rédemptrices de Nazareth

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Le jour de notre rencontre à la prison, Sœur Dona apparaît dans sa tenue blanche de religieuse paulinienne ornée d’une croix en bois brun et d’un petit pin’s aux couleurs d’Haïti. Le regard fier, la voix calme, elle nous confie le concours de circonstances qui a mené à son arrestation pour enlèvement d’enfants et association de malfaiteurs.

Le 6 juin 2012, à son retour de voyage, elle retrouve avec effroi les bâtiments de sa fondation mis sous scellés par les autorités. Les enfants – «ses enfants» – ont disparus. Où sont-ils passés?

Contre l’avis de ses proches, Sœur Dona se rend au parquet pour s’enquérir de leur sort. Elle apprend que certains ont été rendus à leur famille, d’autres ont été placés dans un autre orphelinat. La religieuse, elle, est arrêtée sur le champ.

Elle se rappelle avoir vu le juge chercher un acte d’accusation pour justifier son arrestation: mauvaises tenues des comptes, présence de rats dans l’institution, homicides involontaires. Ne trouvant rien, il a finalement ressorti le dossier du petit Raphael, 8 ans, kidnappé par un employé de la Fondation l’année précédente. Un employé qui avait pourtant reconnu les faits, et avait même été relâché…avant de disparaître dans la nature.

Le temps d’une parenthèse Soeur Dona explique que les tentatives d’enlèvement d’enfants étaient un danger permanent pour sa Fondation après le tremblement de terre de janvier 2010. Le personnel était averti, mais personne n’avait pu empêcher la disparition de Raphaël.

Aujourd’hui, seul un procès permettrait de juger la responsabilité de sœur Dona, mais son dossier semble être tombé dans les oubliettes de la justice haïtienne.

Sœur Dona a-t-elle des ennemis ? «Ils sont nombreux, mais on préfère ne pas en parler», répond-elle, avant de s’embarquer dans une histoire de concurrence entre sa Fondation et celle de la première dame et du Président – son ancien ami – créée quelques temps avant son arrestation. «Personnellement, je suis quelqu’un de politique», conclut-elle.

En attendant que le vent tourne, et la tenue éventuelle d’un procès, Sœur Dona poursuit sa mission en prison. Elle alphabétise les détenues, les réconforte. «En m’occupant des enfants, le rêve de mon enfance était devenu réalité. Il s’est brisé en une seconde mais je peux toujours continuer. On doit se servir de ses souffrances pour se restructurer, cela ne doit pas nous détruire. Je veux faire de ma vie un témoignage d’amour.»

Sœur Dona partage sa cellule avec plus d’une vingtaine d’autres femmes. Elle dit avoir de la chance, car on lui laisse «le mur», un espace plus confortable, pour dormir et elle a «un bain privé». Actuellement, trois cent une femmes sont détenues à la prison civile de Pétion Ville, un bâtiment conçu pour en accueillir cent. A l’instar de Sœur Dona, 70% d’entre des prisonniers du pays sont en détention préventive provisoire – dans l’attente de leur procès – une détention illégale. Les dix-sept centres de détention du pays disposent de 5891 m2 pour 2389 détenus ; soit d’une surface de 0,56 m2 par personnes. Les normes internationales exigent 4,3 m2 par personnes.

Ecoutez le reportage diffusé sur Radio Ibo le 17 novembre: Reportage Radio Ibo 17.11.2014

Soeur Dona et sa congrégation au Cap Haïtien

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