En attendant Evo: du concert de casseroles au bruit des bottes (2/2)

La série „En attendant Evo“ narre la politique bolivienne marquée par l’élection présidentielle. Dans le second volet de cet article, retour sur la contestation qui a mené à la démission du président et provoqué en partie la division de toute une nation.

Il est 21 heures et comme tous les soirs depuis les élections, un tumulte métallique envahit la ville, telle une averse s’abattant sur des toits de tôle. Les opposants au président Evo Morales sonnent le tocsin du mécontentement au moyen de casseroles. Cette bruyante partition est tantôt précédée, tantôt suivie par une clameur que l’on entend dans chaque quartier: „Quién se cansa? Nadie se cansa! Quién se rinde? Nadie se rinde! Evo de nuevo? Huevo carajo!“ („Qui en a marre? Personne n’en a marre! Qui abandonne? Personne n’abandonne! Evo à nouveau? Va te faire voir, connard!“).

Lancé par une jeune fille et répété comme un mantra, le slogan ne tarde pas à se convertir en mèmes sur Internet et en remix que l’on passe en discothèque – ironie de l’histoire, ce chant n’est pas sans rappeler un ancien discours d’Hugo Chávez, le défunt président vénézuélien et ami d’Evo Morales. Il symbolise la révolution franche des gens à l’aise, ceux que l’on nomme les „jailones“ (un terme espagnol construit sur le mot anglais „high“, que l’on pourrait traduire par „les gens de la haute“). Autrement dit, il s’agit surtout de la classe moyenne qui vit dans les beaux quartiers de La Paz, tout au fond de la vallée. Ils ne revendiquent pas de meilleures conditions de vie, sinon le respect de la démocratie.

Cette révolte s’étend désormais à plusieurs couches de la société, récupérée et instrumentalisée avec toujours plus d’intensité par des leaders aux velléités extrémistes, tels que Luis Fernando Camacho devenu en l’espace de quelques jours le principal adversaire du camarade Evo. L’entrepreneur ultra-catholique et conservateur s’érige en messie du pays en haranguant la foule à Santa Cruz, bastion traditionnel de l’opposition, devant la statue du Christ rédempteur: „Que La Biblia vuelva al Palacio y que mañana salga el sol para el pueblo de Bolivia!“ („Que la bible retourne au Palais du gouvernement et que le soleil se lève demain sur le peuple de Bolivie!“).

Révolution ou coup d’Etat?

La pression grandit chaque jour davantage sur le gouvernement incité plus que jamais à la démission. La situation atteint un point de non-retour, lorsqu’il voit soudain ses propres gardiens se retourner contre lui. Dans toutes les villes du pays, on assiste au mêmes scènes de mutinerie: les policiers cessent de gazer les manifestants pour devenir en un instant leurs meilleurs alliés. Sentant le vent drastiquement tourner, le président tente la voie de la conciliation en annonçant de nouvelles élections. Le coup de poker s’avère vain, lorsque l’armée prend parti à son tour contre lui dès le lendemain. Acculé, Evo Morales n’a d’autre choix que de renoncer. Nous sommes le 10 décembre, une date pour la postérité. Dans son ultime conférence de presse, le visage fermé, il reprend un refrain entonné depuis le scrutin (voir En attendant Evo: les fantômes du passé 1/2). „A la comunidad internacional, digan la verdad sobre este golpe de estado. Ser indígena es nuestro pecado.“ („Que la communauté internationale dise la vérité au sujet de ce coup d’Etat. Le fait d’être indigène est notre seul péché.“)

La joie consécutive à la démission d’Evo Morales sera de courte durée. ©Daniel Gonzalez

 

Cependant, cette fois il pourrait sonner moins faux qu’auparavant. Alors, s’agit-il de la liberté guidant le peuple, comme le chantent les opposants, ou un infâme putsch, comme s’en émeuvent les partisans du désormais ex-président jusqu’aux plus importants dirigeants internationaux, de gauche évidemment? La question engendre instantanément une querelle d’experts et l’absence d’une réponse évidente dévoile en filigrane une réalité à mi-chemin des deux visions citées précédemment, comme le résume Frank Poupeau, directeur de recherche au CNRS et à l’Institut des hautes études de l’Amérique latine (IHEAL). „Il y a eu […] un coup d’Etat un peu particulier, civique et politique, et non un putsch militaire auquel on réduit souvent l’idée de coup d’Etat. On a bien assisté à une interruption de l’ordre institutionnel qui entraîne un changement des autorités en place, par une forme de contrainte, qui ne se réduit pas à la pression de la rue en faveur de la démocratie. Le problème de l’expression coup d’Etat, c’est qu’elle […] nie la dimension en partie populaire et démocratique – du moins à l’origine – du mouvement anti-Morales. Le terme permet aussi d’éviter de se poser la question des responsabilités et du rôle du Mouvement vers le socialisme (MAS) et de Morales dans l’histoire.“ (Le Monde, 18 novembre).

Des barrières de fortune protègent magasins et entrées d’immeuble. ©Daniel Gonzalez

 

Alors que les contestataires descendent dans les rues aux cris de „Sí se pudo!“ („Oui, on l’a fait!“) dans une liesse extatique, Evo Morales quitte discrètement la Bolivie pour le Mexique. La joie s’avère toutefois de courte durée, car aussitôt suivie de 36 heures de terreur alimentée par divers messages souvent faux circulant sur les réseaux sociaux. Une vidéo montrant une horde de partisans du gouvernement déchu défilant dans la banlieue d’El Alto en arborant la Whipala – le drapeau des communautés andines a été élevé au rang de symbole national durant le premier mandat d’Evo – et aux cris d’“Ahora sí, guerra civil!“ („Ça y est ,maintenant, c’est la guerre civile!“) plonge toute la vallée „paceña“ dans une hallucinante paranoïa. La population des quartiers surtout aisés érige des barricades de fortune à chaque carrefour et protège les entrées d’immeuble avec çà des cartons, là des barbelés. Après une nuit d’insomnie, la ville se réveille groggy, mais les saccages annoncés et les scènes de batailles rangées sont restés mesurés. Pour autant, la police débordée appelle à la mobilisation de l’armée. L’état d’urgence est déclaré et les avions de chasse tournoient dans le ciel dans un assourdissant ballet qui paraît somme toute exagéré.

Une nation divisée

C’est dans ce contexte chahuté que débute le processus de transition à la tête de l’Etat. Face à la défection des principaux membres de l’ancien gouvernement, c’est à la seconde vice-présidente de la Chambre des sénateurs, Jeanine Añez (droite), qu’échoit dans l’ordre de succession le pouvoir vacant. D’emblée sa prise de fonction est contestée, sachant qu’elle s’autoproclame présidente à défaut d’atteindre le quorum à l’assemblée – les députés du MAS, le parti de l’ex-président majoritaire au parlement, ont refusé de siéger – et exhibe un exemplaire de la Bible avant de prêter serment dans la foulée. Alors que sa principale tâche consiste à organiser rapidement de nouvelles élections – elle s’y engage dans les plus brefs délais – Jeanine Añez valide pourtant un certain nombre de mesures pour le moins controversées. Elle autorise ainsi les forces de l’ordre à intervenir lors des manifestations en exonérant de toute responsabilité pénale militaires et policiers impliqués dans ces opérations.

Depuis son exil politique, Evo Morales continue de mobiliser ses troupes à coups de tweets, qui manifestent ainsi à leur tour leur opposition au pouvoir nouvellement constitué en bloquant routes et points de ravitaillement stratégiques. Objectif: empêcher que tout carburant ou denrée n’atteigne les plus grandes cités, et La Paz en particulier. Le gouvernement réagit rapidement, mais la pacification prend soudain des allures de violente répression. Le point culminant est atteint le 19 novembre avec la tragédie de Senkata dans la banlieue d’El Alto où pas moins de huit personnes au moins – des familles de victimes font état de corps disparus, de quoi laisser supposer un bilan plus élevé – sont tuées et plusieurs dizaines d’autres blessés par les forces armées, alors qu’elles empêchaient l’accès à un dépôt pétrolier. Ce drame s’ajoute à celui qui s’est produit quelques jours plus tôt à Sacaba où neuf cultivateurs de coca ont péri au cours d’un raid policier dans la banlieue de Cochabamba. La Commission interaméricaine des droits de l’homme (CIDH) dénonce un massacre dans les deux cas et reproche au pouvoir d’avoir „ignoré les normes internationales relatives aux droits de l’homme“ et „encouragé la répression violente“, tandis que l’ONU critique un „usage disproportionné de la force“.

Les supermarchés ne sont plus approvisionnés après le blocage des routes qui mènent à La Paz. ©Daniel Gonzalez

 

Plus d’une semaine après l’entrée en fonction de la nouvelle cheffe de l’Etat, on ne dénombre pas moins de 32 morts parmi les manifestants, dont la plupart issus de la communauté indigène. Cherchant à ramener au plus vite un climat de paix, le gouvernement de transition annule finalement le décret visant à exempter les forces de l’ordre de toute responsabilité juridique et promet aux familles des victimes d’importantes indemnités. Mais, le mal est fait et la vieille plaie jamais véritablement soignée qui divise la société entre „indio“ („indien“) et „blanco“ („blanc“) vient brutalement de se réveiller. Tous les espoirs d’une normalisation de la situation sont désormais liés au prochain scrutin qui se tiendra d’ici le mois d’avril 2020, mais rien ne dit que ces nouvelles élections n’engendreront pas de nouvelles tensions, tant la société bolivienne semble aujourd’hui fracturée. Il est 21 heures, tandis que le concert de casseroles a cessé dans la vallée, là-haut dans la banlieue c’est le bruit des bottes qui rôde à El Alto.

Daniel Gonzalez

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